La société de la voiture

Vehicles wait in a traffic jam along a major thoroughfare in Beijing

Contrairement à ce que certains ont pu penser ou pensent peut-être encore, ce blog n’a pas vocation à être « anti-voiture » mais cherche simplement à démontrer qu’avoir une voiture et la considérer comme indispensable est un choix de vie et rarement une obligation subie.

J’ai choisi de ne pas avoir de voiture et d’adopter la vie qui va avec pour plusieurs raisons : financières, écologiques, éthiques vis-à-vis du danger potentiel et enfin, pour m’éloigner de ce que j’appellerais « la société de la voiture ».

Aujourd’hui, la voiture n’est plus seulement un moyen de transport avec ses avantages d’un côté et ses inconvénients de l’autre, elle est devenue un véritable mode de vie.

Dès l’adolescence, la voiture sert d’outil d’éducation aux parents en servant de condition à une vie plus agréable pour les enfants qui ont une bonne conduite : ces enfants refoulent leur rébellion pour pouvoir continuer à profiter du moyen de transport « indispensable » que leur assure la voiture des parents.

Les parents le savent et plutôt que de leur apprendre l’autonomie et les règles de sécurité, il se félicitent d’avoir ce moyen de pression sur l’éducation de leurs enfants.

Le but ici n’est pas d’apprendre aux différents parents comment éduquer leurs enfants ou d’indiquer que les moyens de pression sont une chose à éviter, chacun se fera son idée et chacun éduque ses enfants à sa manière, mais le moyen de pression « voiture » conditionne déjà l’enfant au côté indispensable de celle-ci à cet âge qui ne permet même pas encore de conduire soi-même.

Ainsi, les autres moyens de transports sont clairement indiqués comme dangereux, peu fiables, pas adaptés et tout est fait pour faire de cet enfant un futur automobiliste qui n’imaginera pas un seul instant qu’il est possible de vivre sans la sacro-sainte automobile.

La voiture n’est pas qu’un simple moyen de transport permettant d’aller d’un point A à un point B, elle est un monde fermé sur soi, sa famille, ses amis, et ses connaissances proches, elle n’est ouverte qu’à ceux qui sont autorisés à y entrer, elle représente un lieu d’habitation privé au même titre que la maison ou l’appartement, une fois que la porte est fermée, le monde extérieur n’existe plus ou ne représente que gêne ou obstacle.

Chacun est ainsi coupé de toutes les autres personnes qui se déplacent sur le même axe que lui en étant déconnecté du monde par le chauffage ou la climatisation, par les vitres et par l’autoradio, seule une vue déformée par le pare-brise le rattachant à ce qui se passe autour de lui pour assurer au mieux la sécurité du déplacement et pour suivre la bonne direction.

Les seuls moyens de communication entre les automobiliste sont les appels de phares ou l’avertisseur sonore, utilisé bien souvent à outrance de façon illégale pour sermonner et non pour avertir, pour passer la colère accumulée par les incivilités quasi systématiques des autres usagers de la route et par les obstacles qui empêchent leur progression à la vitesse qu’ils considèrent comme idéale ou nécessaire.

Ainsi, on préférera avoir plus de temps le matin et partir le plus tard possible pour se retrouver à pester dans les embouteillage ou à s’énerver dès qu’un vélo roulant moins vite empêche de dépasser. La moindre incivilité (exemple : refus de priorité) ou le moindre obstacle subi (exemple : un camion à ordures qui bloque la circulation) devient prétexte à déverser une haine considérable contre la personne impliquée dans la situation.

Remis à l’échelle piétonne, ça reviendrait à trouver intolérable qu’une personne avance moins vite devant nous ou qu’une personne passe devant nous sans avoir regardé.

nous avons tous vécu ce moment à pieds dans lequel on se retrouve face à une personne arrivant en face qui pensait partir sur la gauche pour nous éviter pendant que nous partions nous-mêmes sur la droite, puis de l’autre côté, et ainsi de suite sur trois ou quatre pas avant d’en rire et de continuer son chemin une fois la situation débloquée. Cette situation en voiture lors d’un croisement difficile sur le chemin du travail se résout bien souvent à coups de klaxon et de hurlements à la vitre baissée pour l’occasion.

Et n’imaginons pas le moindre accroc. On ne touche pas à la voiture. Elle est devenue une part entière de la personne qui la possède qui finit par se confondre avec elle. On ne s’imagine plus se déplacer autrement et chaque indication de chemin revient à imaginer par où la voiture pourra aller pour aller au plus court et au plus vite. Quand on revient à sa voiture, on ne se demande pas où on a garé celle-ci mais où on est garé soi-même.

L’internaute Ludovic Brenta l’a remarqué intelligemment sur le site Carfree.fr : les gens ne parlent plus de leur voiture lorsqu’ils parlent de l’engin qui leur sert à se déplacer, mais d’eux-mêmes, comme si elle faisait partie intégrante de leur corps à la façon de leurs jambes et de leurs pieds qui leur servent également à se déplacer.

Ainsi, j’ai souvent entendu une collègue demander à un autre « tu es garé où ? » avant de se retourner vers moi pour me demander « et toi, ton vélo, il est où ? ». Faute d’appendice corporel motorisé pour me déplacer, le vélo devient pour elle un outil de déplacement de secours là où la voiture est naturelle pour le reste des personnes.

Il n’est même plus imaginable pour certains que l’on puisse se passer de voiture pour certaines occasions : ainsi, un ami m’avait indiqué que j’allais devoir attendre le premier train du matin pour repartir d’un mariage auquel nous étions invités car je n’avais pas de voiture. Je lui ai indiqué que de toutes façons, même avec une voiture, je n’aurais pas aimé conduire de nuit car on ne voit rien, qu’on est fatigué et que je trouvais ça dangereux. La réponse fut catégorique : « on ne peut pas toujours choisir, comment feras-tu le jour où tu seras obligé de conduire la nuit ? ». Alors que j’explique chaque jour que l’on n’est pas obligé de conduire du tout, on en vient à s’étonner qu’il puisse être possible de se passer de voiture à un instant donné.

On m’a également raconté qu’une personne s’était retrouvée à partir en tête-à-queue dans un rond-point suite à un aquaplanning sous une forte pluie, heureusement sans conséquence. J’ai alors expliqué que je ne me permettrais pas de conduire un engin représentant un danger pour autrui duquel je peux perdre le contrôle à tout moment. On m’a alors rétorqué qu’on était bien obligé de conduire même quand la route était détrempée : chacun devient un danger mortel pour les autres usagers de la route mais il faut bien se déplacer, tant pis pour les potentielles victimes.

La société de la voiture qui a rendu dépendant des millions de gens à leur automobile s’auto-alimente constamment. En permettant d’aller loin rapidement sans effort, elle a engendré un étalement urbain considérable, une prolifération des grandes surfaces en périphérie urbaine et une notion de la vitesse et du service rapide dûs à tout un chacun, provoquant à leur tour une nécessité de la voiture.

Tout doit être disponible tout de suite et à n’importe quel moment en prenant le moins de temps possible. Cette façon de penser devient une façon de vivre que l’on ressent bien après que la portière soit fermée et que la fermeture centralisée soit actionnée. Impatience aux caisses des grandes surfaces, intolérance face à l’erreur des employés des diverses administrations et des divers services, accumulation à outrance de denrées périssables gaspillées par la suite pour faire les courses le moins souvent possible.

L’automobile a même des effets thérapeutiques sur l’estime que l’on a de soi. Ainsi, de petites personnes frêles jugées comme fragiles vont se rassurer et prendre confiance en elles jusqu’à l’exagération au volant de leur SUV qui les rend enfin plus puissantes que la moyenne des gens.

Elle permet de hiérarchiser les individus et de les cataloguer : la personne puissante et riche et sa grosse berline, la personne adulte et responsable et sa familiale, la personne rebelle et libre et sa moto, et la personne en difficulté, dépendante et à plaindre et son vélo. Ainsi, les nombreux « tu es venu à vélo sous cette pluie/par ce froid ? Tu es courageux ! » ne sont en aucun cas une réelle impression de courage mais une façon détournée de dire « oh le pauvre, ça a du être très difficile, avec une voiture il n’aurait pas eu à subir tous ces désagréments, je n’aimerais pas être à sa place ».

La société de la voiture a créé un monde où la vitesse et le chacun pour soi règnent en maîtres et dans lequel le moindre effort de patience ou physique est considéré comme anormal tout en hiérarchisant les gens par rapport à leur mécanique et aux signes extérieurs de richesse.

Une société de laquelle je préfère rester à l’extérieur, en observateur dubitatif.

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2 réflexions sur “La société de la voiture

  1. Excellent article, bravo! je retiens notamment quelques anecdotes. La substitution de la personne à sa voiture: on me dit exactement la même chose pour mon vélo, bien dissocié de moi-même, tandis que les « je suis garé là-bas » ou « je fait du 50 » sont la norme en voiture. Cela en dit long sur le représentation que nous avons de la voiture: c’est la norme, les autres déplacements sont seulement « alternatifs » ou « en cas de nécessité ».
    Également, la retranscription au piéton des situations de blocage aux croisement m’a marquée: c’est vrai qu’à pied on rigole alors qu’en voiture on gueule. Et moi le 1er ! Il y a des comportement normaux en voitures et d’autres normaux à pied. Dans le 1er cas, les critères de civilité sont bien plus bas.
    Et que dire de l’incapacité de dialoguer… se déplacer en ville rend obligatoire le dialogue, comment faire autrement ? Avec un klaxon ? Mais 1 son n’est pas suffisant pour communiquer: même les vaches, les piafs et les pigeons disposent de plus de nuances sonores pour se faire part de leurs doutes existentiels. Autrement dit, grâce à la voiture, on est revenu à un âge ou l’homme n’avait pas encore de corde vocal. Même l’homo herectus donne une leçon d’éloquence à celui qui se trimballe dans sa voiture, c’est pas bien glorieux.
    Lorsqu’on s’arrête à un feu en compagnie d’autres cyclistes, on se sent bien parce qu’on peut si l’on veut, leur jeter un petit sympa. Et quand on est énervé, on leur dit. Et c’est bien, puisque la ville se faire dans l’échange.

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